Collectif, La revue du dialogue entre civils et militaires , 252 p, 13 €
Avis de Sébastien
Inflexions est une revue de sciences humaines et sociales éditée par l’Armée de terre française, mais elle dépasse largement le cadre strictement militaire pour s’adresser à un public amateur de réflexion stratégique, historique et sociétale.
J’aime régulièrement replonger dans ses anciens numéros, en fonction des thématiques abordées.
À ce titre, le numéro 43 (2020), consacré à la notion d’« espaces », est particulièrement riche.
Il propose une exploration transversale du concept, où chaque essai éclaire une facette différente de la notion d'Espaces : de l’aérocombat à la géographie, du contrôle des fonds sous-marins aux enjeux du spatial, sans oublier le champ cognitif, le droit ou encore l’infiniment petit, les drones, le milieu urbain.
Une question traverse l’ensemble : quelle carte pour quelle époque ? que je reformulerais volontiers ainsi : quelles cartes pour notre époque ?
Derrière cette interrogation se cache une réflexion sur notre manière de représenter, de maîtriser et finalement de penser les espaces de conflictualité.
Car aujourd’hui, ces espaces ne sont plus seulement physiques : ils sont hybrides, mouvants, parfois invisibles.
Ce numéro est particulièrement stimulant : il oblige à sortir des schémas classiques, à repenser les grilles de lecture et à envisager la guerre ou plus largement les rapports de puissance comme un système global où se superposent des couches multiples, du fond des océans jusqu’aux réseaux informationnels.
Et puis difficile de ne pas enchaîner avec le numéro 60, dont le thème parlera immédiatement à tout amateur de stratégie, de wargame ou d’histoire, qu’elle soit ancienne ou contemporaine.
On y retrouve cette même exigence intellectuelle, mais avec un angle encore plus directement connecté à nos centres d’intérêt : la manière dont les conflits se conçoivent, se représentent et se simulent.
Inflexion N° 60 : Retour de lecture novembre 2025 : https://www.jstrategies.fr/accueil/culture/lectures/novembre-2025
Au fond, Inflexions n’est pas qu’une revue : c’est un véritable outil de réflexion, presque une boîte à outils conceptuelle pour qui s’intéresse aux dynamiques de conflit.
Et, pour un joueur de wargame, c’est aussi une source d’inspiration précieuse , une façon d’enrichir sa lecture des cartes, des mécaniques et des décisions, bien au-delà du simple cadre ludique.
Olivier NOREK ,Pocket,480 p, 9.60 €
Avis de Sébastien
C’est extrêmement prenant, je l'ai dévoré en deux jours.
Les Guerriers de l’hiver plonge dans la Guerre d’Hiver, le conflit russo - finlandais de 1939, avec une intensité rare. Olivier Norek réussit à mêler action brute et regard profondément humain, en suivant des combattants ordinaires plongés dans un conflit qui les dépasse.
Le récit nourrit habilement la légende des snipers finlandais, notamment Simo Häyhä, la “Mort blanche”, au palmarès hallucinant (plus de 500 ennemis abattus, et sans doute sans exagération…).
Un autre personnage marquant, Aarne Juutilainen, surnommé “l’Horreur du Maroc”, apporte une rugosité bienvenue : son passé dans la Légion étrangère irrigue les tactiques de guérilla des sissis et donne au roman une rugosité accrue.
Un roman solide, documenté, où la psychologie tient toute sa place sans jamais ralentir le rythme.
Pour moi, une référence dans le roman historique sur la Seconde Guerre mondiale.
Sylvain Ferreira ,The Bookedition, 220 p, 10 € , impression à la demande
Avis de Christophe
Dernière lecture "La fin de la domination américaine" de Sylvain Ferreira aux éditions The bookedition.
Petit essai de 200 pages de géopolitique et militaire assez incisif qui questionne la réalité de la puissance américaine des années 2020, au moment où les États-Unis ont achevé leur « pivot » stratégique vers l’Asie-Pacifique.
L’auteur défend que la domination absolue des États-Unis (hégémonie militaire, économique, technologique et monétaire) touche à sa fin, ou du moins est en train de se transformer en une suprématie beaucoup plus contestée et fragile.
L’armée américaine : un colosse aux pieds d’argile ?
Après 20 ans de guerres asymétriques (Irak, Afghanistan surtout), l’US Army aurait perdu une partie de sa capacité à mener des guerres de haute intensité contre des adversaires comme la Chine, ou la Russie.
Critique du « sabotage industriel » du Pentagone : sous-traitance excessive, corruption, priorisation des profits sur la production de masse, dépendance à des chaînes d’approvisionnement vulnérables.
Problèmes de recrutement, de maintenance, de stocks de munitions et de pièces de rechange.
Le pivot vers l’Asie-Pacifique est un aveu de faiblesse.
Les USA concentrent leurs forces face à la Chine signifiant qu’ils ne peuvent plus assurer simultanément une présence dominante partout (Europe, Moyen-Orient, etc.).
L’Europe et le Moyen-Orient deviennent des théâtres « secondaires » où Washington compte de plus en plus sur ses alliés.
La Russie a démontré en Ukraine une capacité de production de guerre (artillerie, drones, missiles) que les États-Unis et l’OTAN peinent à égaler en volume.
La Chine progresse très rapidement dans les domaines navals, hypersoniques, spatial, électronique et cyber.
D'autre part il y a le déficit commercial abyssal et la dépendance de la Chine pour les composants critiques à base de minerais rares.
Perte progressive de confiance dans le dollar (BRICS, dédollarisation partielle).
En conclusion, la fin de la domination absolue est déjà en cours. Les États-Unis restent la première puissance militaire et économique, mais ils ne peuvent plus imposer leur volonté partout et à tout moment comme dans les années 1990-2010. Un monde multipolaire (ou « non-hégémonique ») est en train de s’installer, avec des risques accrus de conflits directs entre grandes puissances.
Cycle d'Ogier d'Argouges tome 3 sur 7, 682 pages, Pocket
Avis d'Asdel
Une fois n'est pas coutume, je repasse sur des lectures de roman historique.
En pleine partie de jeu de rôle dans la période de la guerre de cent ans, je me suis mis à relire les Pierre Naudin, honteusement volés dans la bibliothèque de ma mère il y a des années.
Les fleurs d'acier est le tome 3 de la série Ogier d'Argouges.
On y suit les aventures du héros éponyme, chevalier normand aux armes diffamées. Son père a en effet été accusé, vilement, de trahison dans le tome 1 et d'avoir été le responsable de la défaite de l'Ecluse.
Dans le tome 2, Ogier, qui a surpris le véritable traître, est caché pour faire ses armes chez son oncle Rechignac. Hélas pour lui, le temps d'un été, les routiers anglo-gascons viennent assiéger le châteur. Moment de bravoure et huis-clos intense ont marqué ce deuxième tome, où les corps et les esprits affaiblis et échauffés par les combats révèlent sombres secrets et turpitudes.
J'en arrive au tome 3 ci-dessous, Ogier rentre chez lui à Gratot, en Normandie. Il découvre que son père et les siens sont assiégés par leur ennemi, Blainville (le traître du tome 1). Sauvant des mains de ce sombre chevalier Jean de Montfort, ce dernier révêle à notre jeune normand que le prochain pas d'arme de Chavigny, dans le Poitou, vont être l'occasion d'un conciliabule entre godons et traîtres à la couronne.
Ni une ni deux, notre chevalier héroïque part avec sa mesnie au combat, accompagné de son fidèle écuyer. Et il se préparer à tournoyer rudement contre la fine fleur du royaume. En particulier contre un certain Du Guesclin, qui a une bonne gueule de pendard et de frippons.
Le rythme de ce roman est assez lent. Chaque partie présentant une situation. Les personnages prennent le temps d'exposer leurs intentions et leurs sentiments. Et de temps en temps une bataille fulgurante amène un peu d'actions. On est dans la tradition du roman historique français, la langue est recherchée, parfois un peu trop, en puisant directement à la source médiévale.
Du côté historique, les descriptions, fournies et nombreuses, sont réalistes. Et les lieux sont authentiques. Tout en jouant sur la Grande Histoire, les personnage vivent leur petite histoire à eux, liés aux évènements de ce début de Guerre de Cent Ans
Une belle plongée dans cette période historique, en prévision du prochain tournoi medieval !
Tiphaine MOREAU ,PERRIN, 448 p, 25 €
Avis de Christophe
Le Bas-Empire. IIIe-Ve siècle. Les derniers feux de l’Occident romain de Tiphaine Moreau (éditions Perrin) est une synthèse historique sur la période souvent qualifiée de « décadente » ou de « chute » de l’Empire romain d’Occident.
L’historienne spécialiste de l’Antiquité tardive, propose une lecture qui s’oppose au récit traditionnel d’un déclin brutal et fatal (popularisé depuis Edward Gibbon). Au lieu de chercher les signes d’une décadence inéluctable, elle met en lumière l’extraordinaire capacité de résilience de l’État romain face aux défis intérieurs et extérieurs sur trois siècles. L’Empire ne « tombe » pas soudainement dans le chaos, mais connaît un lent processus de transformations, d’adaptations et de réinventions, avec des périodes de stabilité et de relative prospérité alternant avec des crises.
Le livre est divisé en plusieurs grandes parties chronologiques. À chaque étape, on distingue clairement les niveaux d’analyse :
• Politique et militaire (réformes administratives, réorganisations de l’armée, efforts face aux invasions « barbares » et aux Perses Sassanides).
• Religieux (christianisation progressive, rôle de l’Église).
• Social et culturel.
Elle insiste sur les efforts permanents d’adaptation de l’administration romaine, la continuité de certaines institutions (Sénat, consulat, etc.) et la vitalité culturelle, plutôt que sur un effondrement économique ou militaire total. Le récit événementiel détaillé montre comment l’Empire fait face aux pressions extérieures tout en se réformant de l’intérieure.
Plutôt qu’une « fin du monde » apocalyptique, le Bas-Empire apparaît comme un temps de crépuscule riche et complexe, où une civilisation s’efface progressivement tout en laissant un héritage transformé. Thiphaine Moreau invite à se détacher des projections contemporaines pour appréhender cette période dans sa réalité historique, sans idéalisation naïve ni vision catastrophiste. Elle s’appuie sur une historiographie renouvelée et sur un travail minutieux des sources.
En résumé, Le Bas-Empire est un livre accessible qui réhabilite une période trop souvent réduite à ses aspects négatifs. Elle montre comment Rome, malgré ses vulnérabilités croissantes, a su maintenir et réinventer son modèle étatique pendant des siècles.
Un livre passionnant, sur une période moins étudiée que la République ou le Haut Empire mais tellement intéressante. Un livre que je recommande aux passionnées d’histoire romaine et aux autres. Avec la République, c'est l'autre période que j'aime le plus de l'Histoire Romaine.
Jean Marc MARILL Nouveau monde Eds, 554 p, 25 €
Avis de Christophe
Dernière lecture, l’Histoire des guerres révolutionnaires et impériales (1789-1815) de Jean-Marc MARILL aux éditions Nouveau Monde. Ce livre propose une synthèse complète des guerres qui opposent la France aux puissances européennes du début de la Révolution française à la chute de Napoléon, soit près d’un quart de siècle de conflits presque continus. L’auteur montre comment ces guerres transforment profondément l’armée, la stratégie et l’Europe.
1. La naissance des guerres révolutionnaires (1792-1799)
Après la Révolution française, les monarchies européennes craignent la diffusion des idées révolutionnaires. La France entre en guerre contre plusieurs coalitions. L’armée française est d’abord héritière de l’armée royale de l’Ancien Régime.
Elle se transforme rapidement grâce à :
l’enthousiasme politique des soldats,
l’apparition de nouveaux chefs militaires.
la levée en masse et la mobilisation nationale,
Ces guerres permettent à de jeunes officiers de se distinguer, notamment Napoléon Bonaparte, qui se révèle lors du siège de Toulon et des campagnes d’Italie et d’Égypte.
2. Le Consulat et l’Empire la domination militaire française (1800-1812)
Avec l’arrivée de Napoléon au pouvoir, la guerre change d’échelle. L’auteur montre comment Napoléon modernise la guerre grâce à :
une organisation efficace de la Grande Armée,
la manœuvre stratégique rapide,
l’utilisation de corps d’armée autonomes,
la concentration des forces au moment décisif.
Cette période voit plusieurs grandes victoires françaises :
Austerlitz (1805),
Iéna (1806),
Friedland (1807).
Wagram (1809)
La France domine alors une grande partie de l’Europe, soit directement, soit par des États alliés.
3. L’épuisement et les revers (1812-1814)
La domination napoléonienne finit par provoquer une coalition de puissances européennes. Deux événements majeurs marquent le déclin de l’Empire :
La guerre en Espagne (1808-1813)
La campagne de Russie (1812), catastrophe militaire et logistique.
Les campagnes de 1813-1814 où les armées alliées repoussent progressivement la France.
Napoléon abdique en 1814.
4. Les Cent-Jours et la fin des guerres (1815)
Napoléon revient brièvement au pouvoir pendant les Cent-Jours.
La guerre se termine définitivement avec la défaite de la France à Waterloo (1815) face aux armées britannique et prussienne.
5. Les transformations de la guerre
L’un des thèmes centraux du livre est la mutation de la guerre moderne :
passage de la guerre limitée de l’Ancien Régime à des guerres nationales et massives,
mobilisation de populations entières,
importance croissante de la stratégie et de la logistique,
développement d’armées gigantesques et de batailles très meurtrières.
Ces transformations annoncent les guerres modernes du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
Petit reproche l’auteur énumère et explique beaucoup de batailles mais il y a peu de cartes et quand il y en a, elles sont moches.
Nicolas LE ROUX,Belin, 608 p, 25 €
Avis de Christophe
Dernière lecture du moment « Les Guerres de Religion. Une histoire de l'Europe au XVIe siècle » dirigé par Nicolas Le Roux (Passés Composés, 2023)
Cet ouvrage collectif dirigé par Nicolas Le Roux propose une vision « européenne » et non plus uniquement française des affrontements religieux du XVIe siècle. Plutôt que de se limiter aux huit guerres de Religion en France (1562-1598), il replace ces conflits dans un contexte plus large, marqué par la fracture de la chrétienté après la Réforme.
L’ouvrage est organisé en plusieurs chapitres thématiques et géographiques :
1. Le Saint-Empire romain germanique
- Origines de la Réformation luthérienne,
- Révolte des chevaliers (1522) et guerre des Paysans (1524-1526)
- Ligue de Smalkalde, (1546-1547)
- Paix d’Augsbourg (1555) et ses limites
- Montée du calvinisme et tensions croissantes vers la fin du siècle
2. Le royaume d’Angleterre
- Réforme d’Henri VIII (rupture avec Rome pour raisons matrimoniales)
- Hésitation religieux sous Édouard VI (protestant), Marie Tudor (retour catholique sanglant) et Élisabeth Ire puis établissement du compromis élisabéthain, puritains, tensions avec l’Espagne catholique et Marie Stuart
3. La France du Nord
- Diffusion du message réformé, martyrs, Églises « dressées » à la genevoise
- Fragilisation de la monarchie après les guerres d’Italie
- Entrée en guerre civile (massacre de Wassy 1562)
- Polarisation extrême : Saint-Barthélemy (1572), montée de la Ligue catholique
- Assassinat d’Henri III du duc de Guise, conversion d’Henri IV, lent chemin vers l’édit de Nantes (1598)
4. Le Midi de la France
- Iconoclasme, petite guerre, coexistence fragile
- Saint-Barthélemy méridionales
- Radicalisation dans les années 1580-1590
- Processus concrets de pacification (pragmatisme local + politique henricienne)
En parallèle la guerre entre les Provinces Unies est l’Espagne est abordée avec des contacts entre ces deux pays et la France, principalement par l’envoi de troupes et d’argent.
Certaines états italiens sont aussi couvert comme la Papauté, Venise et la Toscane qui vont surtout soutenir le partie catholique en France surtout le roi.
La Réforme n’est pas seulement théologique : elle devient très vite « politique, sociale et armée ».
- Les conflits ne sont jamais purement « religieux » : ils s’entremêlent avec des logiques de pouvoir, de clientélisme nobiliaire, de fiscalité, de rivalités dynastiques et géopolitiques.
- La violence atteint des niveaux extrêmes (massacres, régicides, destruction d’images, pillages), mais l’ouvrage insiste aussi sur les « tentatives de coexistence », souvent locales.
- La vraie tolérance religieuse reste rare et pragmatique (paix de religion = armistices plus que réconciliation profonde).
- L’ensemble montre que les « guerres de Religion » constituent un « traumatisme majeur » pour l’Europe, accélérant la confessionnalisation des États, la montée des identités nationales et, paradoxalement, les prémices d’une réflexion sur la séparation du religieux et du politique.
En résumé, ce livre offre une synthèse récente, accessible et décentrée de l’hexagone, qui replace les drames français dans un « cycle européen » plus large de rupture, de violence et de laborieuse reconstruction de la paix confessionnelle. C’est une lecture recommandée pour comprendre pourquoi le XVIe siècle est à la fois un âge de génie intellectuel et artistique… et l’un des plus sanglants de l’histoire européenne.
Un livre passionnant sur un sujet rarement traité