Collectif, La revue du dialogue entre civils et militaires , 203 p, 13 €
Avis de Sébastien
Inflexions est une revue de sciences humaines et sociales éditée par l’Armée de terre française, mais elle dépasse largement le cadre strictement militaire pour s’adresser à un public amateur de réflexion stratégique, historique et sociétale.
Voici le numéro 59 dédié au concept de chaos
Parmi les auteurs de ce numéro figurent notamment Étienne Ghys, qui explore la notion de « chaos mathématique », Michel Goya, Hervé Pierre, Frédéric Jordan, Antoine Bourguilleau, Patrick Lagadec, Dominique Boullier, Clémence Turblin, Yann Andruétan, Jérôme Pellistrandi ou encore Catherine Chalier.
Leurs essais abordent aussi bien le brouillard de la guerre que les mécanismes de décision, les crises contemporaines, les responsabilités individuelles ou les dimensions philosophiques du chaos.
Le chaos est ce qui résiste à l'organisation, mais c'est précisément pour cette raison qu'il mérite d'être étudié, observé.
Un article d'Antoine Bourguilleau a attiré mon attention de wargamer ( les autres articles de qualité également bien sur ! ) , mais celui dédié à la modélisation du chaos dans le jeu de guerre ne m'a pas laissé insensible ...
Je cite ici les premières lignes de son essai : " Lorsqu’en 2021 ont commencé à l’École de guerre-terre les travaux préparatoires qui allaient déboucher sur la création du jeu Duel tactique, une des premières consignes était pour le moins perturbante : « On souhaite un jeu aussi réaliste que possible, mais qui n’utilise pas de dés, parce qu’on ne voudrait pas que des visiteurs pensent que les stagiaires passent leurs après-midis à jouer aux petits chevaux. »
L'auteur présente ici toute la difficulté de modéliser la guerre, les différents modèles pour les différentes guerres, tous ces modèles sont faux selon le mathématicien P.Box , mais certains sont utiles.
J'apprends ici que Moltke fut le créateur en 1828 du Berliner Kriegspiel Verein, le premier club de guerre, il avait perçu l'intéret du jeu afin de simuler et modeliser un engagement.
La guerre n'est pas qu'une histoire de science et d’ingénierie, elle est parfois le théatre de l'expression du cas non conforme, du chaos, de la friction.
Je cite l'auteur : " Le calcul méthodique et indiscriminé donne les désastres de la Somme et du Chemin des Dames. Le calcul ancré dans le réel, et donc dans le chaos, donne la marche vers la mer de Sherman ou le piège d'Austerlitz dans lequel tombent les coalisés, qui se sont quant à eux trompés dans leurs calculs. Et ce qui rend le jeu de guerre performant, c'est précisément son incorporation de cette part de chaos qui fait que la guerre n'est pas une science "
La partie de WDS Austerlitz que joue actuellement Jordan sur le serveur discord Jeux et Stratégie en est une illustration parfaite !
C'est chaotique, imprévisible, les plans des deux adversaires se confrontent et l'imprévu devient la norme.
Loin d'être parfait, le jeu de guerre réussit, selon les modèles, à représenter la guerre, sans en reproduire pour autant toute la dimension chaotique.
On s'en approche assez sur certaines séries ( wds y réussit bien je trouve ) , et sans jouer aux petits chevaux, le dé ( ou ici le facteur aléatoire d'un algorithme dans une ligne de code informatique ) reste le meilleur outil pour rendre compte de l'imprévisible.
L'actualité internationale et la situation à Ormuz illustrent parfaitement le concept de chaos.
Le prochain coup de dé ou le prochain coup de poker américain pourrait décider de l'équilibre précaire entre l'escalade régionale et le retour à une fragile stabilité. Il influencera également le coût de notre vie quotidienne, une réalité qu'il convient de mettre en perspective avec le sort de ceux qui, sur le terrain, engagent bien davantage : leur propre vie.
Je n'ai pas le temps pour me consacrer à analyse détaillée de l'ensemble des essais, mais ceux, entre autres rédigés par le général Pelistrandi et le colonel Goya, par Brice Erbland ( dont je vous conseille la lecture par ailleurs de son ouvrage " Dans les griffes du Tigre " ) méritent le détour !
Les articles de cette revue sont tous de qualité.
Claire GANTET ,Tallandier Texto semi-poche, 720 pages, 13,50 €
Avis de Christophe
Ma dernière lecture «La Guerre de Trente Ans (1618-1648) de Claire Gantet, dans la collection Texto).
Les origines et le déclenchement
Tout commence le 23 mai 1618 par la Défenestration de Prague : des nobles protestants bohémiens jettent par la fenêtre des représentants de l’empereur catholique Ferdinand II. Ce qui apparaît d’abord comme une rébellion locale contre la centralisation catholique dégénère rapidement. Le Saint-Empire, mosaïque complexe de territoires polycentrique sans capitale fixe, est déjà fragilisé par les tensions religieuses issues de la paix d’Augsbourg (1555), qui n’intégrait pas les calvinistes et contenait des clauses ambiguës.
Le conflit s’internationalise presque immédiatement : l’empereur fait appel à l’Espagne et à la papauté (côté Habsbourg catholique), tandis que les protestants cherchent le soutien de l’Angleterre, des Provinces-Unies, puis du Danemark et de la Suède. La France de Richelieu (puis Mazarin) intervient tôt pour contrer les Habsbourg, avec une entrée officielle en guerre en 1635.
Le déroulement du conflit
Claire Gantet insiste sur la continuité des violences sur trente ans, sans véritables pauses. Parmi les moments clés :
La bataille de la Montagne Blanche (1620) et la reconquête catholique de la Bohême.
L’édit de Restitution (1629) de Ferdinand II, considéré comme une « erreur politique majeure » qui radicalise les protestants et légitime l’intervention suédoise de Gustave Adolphe.
Le sac de Magdebourg (1631), symbole des atrocités.
Les campagnes suédoises, puis l’entrée massive de la France.
La régionalisation des opérations, avec des batailles célèbres (Wittstock, Rocroi, Tuttlingen…) souvent peu décisives.
La guerre mêle enjeux religieux (coexistence des confessions), dynastiques (rivalité Bourbons-Habsbourg), impériaux (rôle de l’empereur et des princes d’Empire) et économiques (financement par contributions, rôle des « entrepreneurs de guerre » comme Wallenstein). Elle s’imbrique avec d’autres conflits européens (guerre de Quatre-Vingts Ans aux Pays-Bas, guerre franco-espagnole, etc.).
La violence et ses conséquences
C’est la guerre la plus meurtrière de l’histoire européenne en proportion de la population : 15 à 20 % des habitants du Saint-Empire périssent, surtout à cause des épidémies (peste, typhus) amplifiées par les déplacements de troupes et les famines. Les soldats meurent davantage de maladie qu’au combat. L’ouest et le centre du Saint-Empire sont particulièrement dévastés ; certaines régions ne retrouvent leur niveau de population qu’au XVIIIe siècle.
Elle met en lumière les efforts constants pour limiter et encadrer la violence (tentatives de paix locales, règles de guerre), ainsi que l’essor médiatique (pamphlets, presse naissante) et les expériences humaines (souffrances civiles, récits intimes).
La paix de Westphalie (1648)
Les traités de Münster et Osnabrück (1648), issus du premier grand congrès multilatéral de paix (avec des centaines d’entités représentées), mettent fin au conflit. Claire Gantet réfute le mythe du « tournant westphalien » : les traités ne créent pas un ordre nouveau fondé sur la souveraineté des États-nations (le mot « souveraineté » est absent). Ils restaurent et stabilisent les institutions du Saint-Empire, confirment la paix d’Augsbourg avec des aménagements (intégration des calvinistes, « année normative » de 1624 pour fixer les confessions), accordent des garanties à la France et à la Suède, et créent un équilibre confessionnel durable sans désigner de vainqueur ou de vaincu.
Les changements territoriaux restent modestes (Alsace pour la France, Poméranie pour la Suède). La paix est avant tout une paix de religion qui pacifie durablement l’Europe centrale, même si d’autres guerres (franco-espagnole) se poursuivent.
Apports et originalité de l’ouvrage
Approche globale et européenne, loin d’une vision purement « allemande » ou militaire.
Réfutation des simplifications (guerre de religion pure, ou purement internationale ; division en quatre phases distinctes).
Accent sur le polycentrisme du Saint-Empire, les dynamiques impériales et les tentatives
Ce livre dense mais accessible constitue une référence majeure pour comprendre non seulement un conflit fondateur de l’Europe moderne, mais aussi les mécanismes de la violence de masse, de la paix et des relations internationales. Il est particulièrement recommandé à ceux qui s’intéressent à l’histoire du Saint-Empire, à la guerre en Europe ou à la genèse de la diplomatie moderne.
Luciano CANFORA, PERRIN, 400 pages, 25 €
Avis de Christrophe
Dernière lecture, « La Grande Guerre du Péloponnèse 447-394 av. J.-C. » de Luciano Canfora (éditions Perrin, 2026).
L’auteur élargit considérablement le cadre temporel du conflit :
Il le fait commencer dès 447 av. J.-C. (formation de la ligue béotienne opposée à Athènes, associant Thèbes et Sparte), voire potentiellement en 478 avec la création de la ligue de Délos par Athènes et la reconstruction de ses Longs Murs.
Il le fait s’achever en 394 av. J.-C., avec la reconstruction des longs murs d’Athènes, ou même en 378 avec la formation d’une nouvelle ligue athénienne.
Pour lui, il ne s’agit pas d’une simple guerre entre Athènes et Sparte, mais d’un affrontement plus large et prolongé pour l’hégémonie en Méditerranée, impliquant la Perse.
Le livre suit globalement l’ordre chronologique, mais ne vise pas à être un récit exhaustif des batailles. C’est plutôt une étude qui sélectionne des épisodes clés pour proposer des réflexions plus profondes sur leur signification historique, politique et leurs échos contemporains.
Luciano Canfora met l’accent sur :
L’impérialisme athénien (« thalassocratie » maritime) comme cause structurelle profonde. Athènes, après les guerres médiques, transforme sa ligue défensive en un véritable empire exigeant tributs et contrôle. Sparte mène alors une guerre défensive contre cet expansionnisme.
Le rôle de la Perse, qui intervient aux côtés de Sparte (notamment en fournissant une flotte) pour contrer la puissance athénienne.
La dimension de première guerre « totale » ou « mondiale » (au sens du monde connu à l’époque : Méditerranée, Sicile, Égypte, etc.).
Thucydide avait raison de la présenter comme impliquant « la plus grande partie de l’humanité » de son temps.
Luciano Canfora la compare à la Première Guerre mondiale (rivalité entre puissances entraînant des coalitions) ou à d’autres impérialismes maritimes (Angleterre, États-Unis).
La propagande : Athènes se présente comme porteuse de démocratie, Sparte comme libératrice des cités soumises à la tyrannie athénienne. Ces discours servent d’armes politiques.
Les aspects économiques, matériels et idéologiques.
Une lecture fine du texte de Thucydide.
Les conséquences du conflit
Le livre souligne le bilan humain et matériel catastrophique (décimation de populations, dont Athènes frappée par une peste dévastatrice), la fin de la domination athénienne (même si la démocratie est restaurée après 404), et l’affaiblissement global du monde grec classique qui pave la voie à l’ascension macédonienne (Philippe II et Alexandre).
Luciano Canfora combine un récit vivant « à hauteur d’hommes » avec une érudition classique approfondie. Il multiplie les réflexions sur la nature du pouvoir, la guerre, l’impérialisme et les leçons pour l’histoire contemporaine, sans tomber dans un anachronisme simpliste.
En résumé, ce n’est pas une énième narration classique de la guerre du Péloponnèse, mais une réinterprétation qui insiste sur sa dimension géopolitique large, ses causes impérialistes et son caractère fondateur dans l’histoire des conflits « mondiaux ». Un livre pour ceux qui veulent aller au-delà des faits militaires et comprendre les dynamiques profondes du conflit qui a marqué la fin de l’âge d’or athénien.