Quartier libre, l'Ecole de guerre, 114 p. 15 €
Avis de Sébastien
Ce petit roman historique relate les destins assez exceptionnels de deux Nancéiens dont les trajectoires de vie finissent par se croiser.
Le Maréchal Hubert Lyautey et Charles de Foucauld, officier, moine et ermite.
C'est bien écrit, dans un style qui allie rigueur militaire et une forme de naturalisme poétique.
Rien de tel qu'une traversée du désert pour assister à la rencontre de ces deux personnages aux destins si différents et qui partagent des valeurs communes.
Point de batailles, ni de théorie militaire au sein de ces pages, mais une sorte de biographie dont la dimension spirituelle est partagée.
Ce petit livre est une belle respiration qui incite à la méditation, à la perception de l'humain, à ce qu'a la vie de sacré.
On éteint les machines avant d'en devenir une et on prend le temps de découvrir quelques belles lettres !
Daniel Feldmann
Passés Composés, 448 p. 24 €
Avis de Christophe
Dernière lecture du moment, « Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale », de Daniel Feldmann aux éditions Passés Composés, est une étude approfondie du rôle stratégique, économique, diplomatique et opérationnel des hydrocarbures dans le conflit.
L’auteur, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale (biographies de Montgomery et Model notamment), part d’un constat déjà clair après 1918 : le pétrole est devenu vital.
Clemenceau le compare au sang des batailles futures ; Staline en fait le « nerf vital » de la lutte pour la suprématie ; Churchill, en 1940, souligne la dépendance de l’effort nazi aux raffineries. Or, à la veille de la guerre, presque aucune grande puissance européenne ou asiatique ne dispose de réserves suffisantes sur son sol ou dans ses colonies. Seuls les États-Unis (environ 60 % de la production mondiale) et l’URSS sont globalement autosuffisants, tout en devant gérer d’immenses distances de transport. Le marché est dominé par un cartel de majors (Jersey/Standard Oil, Shell, Anglo-Persian), qui contrôlent la filière « du puits à la pompe » et dont les intérêts ne coïncident pas forcément avec ceux des États.
L’ouvrage se divise en deux grandes parties.
La première partie examine l’équilibre mondial production/consommation et les stratégies des pays pauvres en pétrole. Elle analyse le cartel d’Achnacarry (1928), l’intégration verticale des majors et les choix nationaux : diversification britannique (Anglo-Iranian), raffinage sur le sol français, et surtout le pari allemand du pétrole synthétique (hydrogénation du charbon/lignite) poussé par IG Farben.
Daniel Feldmann montre comment le lobbying industriel a orienté les priorités nazies au détriment d’une exploration plus poussée des gisements nationaux, rendant l’autonomie plus difficile qu’elle n’aurait pu l’être.
La seconde partie traite de cas concrets qui illustrent les luttes interétatiques et les dimensions militaires :
La bataille diplomatique et économique pour le pétrole roumain (1938-1941), où l’Allemagne arrache progressivement le contrôle face aux Britanniques et aux Français.
L’embargo américain sur le pétrole japonais et ses conséquences.
Les questions techniques (essence d’aviation à haut indice d’octane, transferts de technologie).
La campagne de 1942 vers le Caucase (objectif pétrolier central de Barbarossa) et la logistique allemande sur le front de l’Est : les stocks existent souvent, mais ne sont pas au bon endroit à cause des écartements de voie, des goulots d’étranglement ferroviaires, de l’organisation confuse entre services et d’une gestion déficiente des stocks par les commandants.
La bataille d’El Alamein, où Daniel Feldmann nuance le récit classique de la pénurie absolue en montrant l’importance de la planification et des choix opérationnels.
La bataille de l’Atlantique (tankers torpillés, pertes massives en 1942), les bombardements des usines synthétiques allemandes, le Pacifique et la course japonaise vers les Indes néerlandaises (Bornéo, Sumatra).
Les effets de la pénurie croissante sur les capacités de combat allemandes et japonaises en 1944-1945, retour à la guerre de 14-18 pour l’Axe versus une guerre mécanisée chez les Alliés surtout Anglo-Américains.
Les sorties de guerre et les reconfigurations (Moyen-Orient, influence américaine, Iran, etc.
Daniel Feldmann traite le pétrole comme un révélateur des dynamiques profondes du conflit : alliances, accords commerciaux, relations État-industrie, choix d’objectifs militaires et réalités logistiques du quotidien des armées.
Il croise histoire, économie et technique (l’auteur a une formation d’ingénieur, ce qui aide à rendre accessibles les aspects d’indice d’octane, de raffinage ou de synthèse). L’ouvrage est riche en cartes, tableaux et croquis, et reste lisible tout en étant parfois assez technique.
En résumé, le livre montre que le pétrole (ou son absence) a été une obsession permanente des dirigeants, un enjeu opérationnel majeur et une contrainte concrète pour les populations et les armées, sans pour autant réduire tout le conflit à un déterminisme pétrolier.
Un livre passionnant sur un sujet rarement traité en français.
Une histoire Globale Tome II
Alexander Mikaberidze
Tallandier, collection Texto, 848 p. 14.50 €
Avis de Christophe
Le tome 2 de Les guerres napoléoniennes. Une histoire globale d’Alexander Mikaberidze (Tallandier, collection Texto) prolonge l’approche globale du premier volume en élargissant le regard bien au-delà du théâtre européen classique.
L’édition française découpe l’ouvrage en deux tomes. Le second se concentre sur les dimensions périphériques et mondiales du conflit (vers 1807-1815 et ses suites), en montrant comment les guerres napoléoniennes ont été un catalyseur de modernisation, de rivalités coloniales et commerciales, et d’éveil des consciences nationales.
Alexander Mikaberidze s’éloigne du prisme eurocentrique (Austerlitz, Iéna, Wagram, Russie, Waterloo) pour examiner les répercussions et les théâtres secondaires ou lointains :
Scandinavie et « question nordique » (vers 1807-1811) : les manœuvres des États scandinaves pris entre la France et la Grande-Bretagne, les tensions autour de la Baltique et les difficultés à maintenir une neutralité.
Péninsule balkanique et Empire ottoman : un empire déjà fragilisé (« l’homme malade de l’Europe »), pris dans les rivalités franco-russes et britanniques, avec des conséquences durables sur la région.
Égypte : les suites de l’expédition de Bonaparte et l’émergence de Mehmed Ali, qui pose les bases d’un État moderne et puissant.
Iran (Qajar) : les manœuvres des puissances européennes (France, Russie, Grande-Bretagne) pour influencer la Perse dans le cadre du « Grand Jeu » naissant.
Asie orientale et empire britannique en Orient : impacts en Inde, Chine, Japon et régions voisines ; la consolidation de la domination britannique grâce à sa supériorité navale et à ses expéditions.
Amériques : En Amérique du Nord, la vente de la Louisiane, la guerre de 1812 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, et l’expansion territoriale américaine. En Amérique latine, l’affaiblissement de l’Espagne dû aux invasions napoléoniennes, déclenche les mouvements d’indépendance qui mettent fin au contrôle colonial espagnol
L’auteur traite aussi des expéditions britanniques (Afrique du Sud, Amérique du Sud, etc.), du blocus continental et de ses effets économiques mondiaux, ainsi que des rivalités pour la suprématie commerciale et coloniale.
Les derniers chapitres reviennent sur le tournant de 1812, la chute de l’Empire français, les Cent-Jours, Waterloo, le Congrès de Vienne, puis un bilan global des conséquences : pertes humaines massives (plusieurs millions de morts et blessés en Europe et au-delà), bouleversements économiques, remodelage de la carte du monde, diffusion d’idées révolutionnaires et nationalistes, et fondations de l’ordre international du XIXe siècle.
Approche et intérêt
Alexander Mikaberidze (professeur d’histoire européenne à l’université d’État de Louisiane, spécialiste reconnu de la période) s’appuie sur une documentation abondante en plusieurs langues. Il ne se limite pas à une histoire militaire pure : il intègre la diplomatie, l’économie, les intérêts commerciaux, les ambitions impériales et les transformations sociales et politiques. Les guerres apparaissent comme l’un des plus grands conflits de l’Histoire par leur envergure et leur violence, et comme un agent de transformation plus puissant que la plupart des événements entre la Réforme et la Première Guerre mondiale.
En résumé, ce tome 2 offre une vision décentrée et planétaire des guerres napoléoniennes : elles ne se jouent pas seulement sur les champs de bataille européens, mais remodèlent les relations entre l’Europe et le reste du monde, accélèrent la modernisation dans plusieurs régions et préparent les grands bouleversements du siècle suivant (indépendances latino-américaines, montée des États-Unis, consolidation de l’empire britannique, etc.). C’est une synthèse érudite et accessible qui complète utilement les récits plus classiques centrés sur Napoléon et l’Europe.